L’enjeu est simple à formuler, et pourtant rien n’a été fait sérieusement depuis des années : comment permettre à toutes les Nantaises et tous les Nantais – quels que soient leur âge, leur quartier, leur origine – d’accéder à une culture vivante, gratuite, et pensée pour elles et eux plutôt que pour les touristes ?

C’est à cette question que veut répondre le Centre d’Arts et Savoirs Communal (CASC), pierre angulaire d’une politique culturelle qui cesse enfin de traiter la culture comme un produit de marketing urbain pour en faire ce qu’elle devrait être : un bien commun, accessible à toutes et tous, dans l’espace public.

Comme pour le réseau de bus rapides ou l’agence municipale du logement, l’idée est de reprendre la main sur un besoin essentiel – ici la culture – auquel nombre d’entre nous ont du mal à accéder, pour proposer une solution collective plus ambitieuse que ce que le marché peut offrir.

1. La culture nantaise souffre d’une concentration excessive des moyens

Aujourd’hui, la politique culturelle nantaise n’est pas celle d’une ville populaire. Elle est celle d’une vitrine touristique, d’une ville qui se vend plutôt qu’une ville qui vit.

Le constat est sans appel :

  • Plus de 7% du budget culturel de la ville est alloué au Lieu Unique ;
  • Plus de 4% à Stereolux ;
  • Plus de 2% à Trempo.

Pendant ce temps, des dizaines de petites associations et jeunes artistes galèrent pour obtenir quelques milliers d’euros de subvention.

Autre symbole de cette politique : le Voyage à Nantes, société publique locale qui cible prioritairement les touristes franciliens plutôt que les habitantes et habitants de la métropole. Selon la Cour des Comptes, cette SPL chargée à la fois de la politique touristique et de plusieurs délégations culturelles vise d’abord les touristes des grandes villes, puis les visiteurs de l’Ouest, et seulement en dernier les Nantaises et Nantais, dans une pure logique de marketing urbain.

La culture est devenue commercialisée, gentrifiée, et tournée vers le tourisme.

Les inégalités sont aussi territoriales : équipements et grandes scènes sont concentrés dans l’hypercentre, avec un accès plus compliqué depuis les quartiers populaires. Et quand la culture s’aventure hors des murs, c’est pour être repoussée aux marges – comme l’a été pensé le Hangar à Bananes.

Dernier problème : la réglementation et les contraintes préfectorales et municipales font que la fête spontanée – bal de quartier, concert en pied d’immeuble, repas de rue – est devenue quasi impossible. On continue de reléguer la culture dans des temples fermés, de la mesurer à la rentabilité, de la gouverner comme un simple outil d’image.

2. Le quartier Bretagne : un lieu d’effervescence artistique permanente

Face à ce constat, la proposition est claire : transformer le quartier Bretagne en un véritable quartier des arts, accessible gratuitement toute l’année, où la culture redevient ce qu’elle devrait être : un ciment social, un lieu de rencontres, de partage, de fête et d’apprentissage.

Le CASC : un centre des arts et savoirs dans le marché de Feltre

Le projet s’articule autour de l’ancien magasin C&A sur le marché de Feltre, un bâtiment d’environ 5 800 m² qui fut jadis l’un des premiers musées de peinture de Nantes.

Raison de plus de lui redonner ses fonctions premières : un lieu de vie et de culture.

Ce Centre d’Arts et Savoirs Communal (CASC) serait municipalisé et proposerait un accès gratuit toute l’année. Le lieu accueillerait :

  • Une buvette et un restaurant populaire avec produits locaux à prix coûtant ;
  • Une programmation éclectique : concerts, représentations, performances, diffusions sportives, débats et conférences ;
  • Des espaces modulables, alternant entre vastes zones polyvalentes et recoins plus intimistes ;
  • Du matériel mutualisé au sous-sol pour les événements artistiques et associatifs.

Le modèle s’inspire de lieux comme Ground Control à Paris : une programmation confiée à des collectifs sur des périodes définies (un mois, par exemple), accompagnés d’une équipe proposant formations et mutualisation de compétences. Les collectifs pilotes peuvent faire appel à d’autres pour une partie de la programmation.

Loin de l’idée de refaire un MAGMAA bis pour jeune cadre dynamique en doudoune sans manches, le lieu a pour vocation un vrai brassage social par une programmation éclectique et un accès gratuit. Un lieu qui rassemble plutôt qu’un lieu qui divise.

Des horaires étendus : un vrai lieu de vie

Pour que le CASC soit un véritable lieu de vie, les horaires d’ouverture seraient étendus :

  • Jusqu’à 23h en semaine ;
  • Jusqu’à 4h le week-end.

L’objectif : qu’on puisse réellement organiser sa vie sociale autour du lieu, et non
« passer au CASC quand, par chance, il y a quelque chose ».

Un vrai quartier des arts

L’ambition ne s’arrête pas au marché de Feltre. Le projet prévoit d’investir progressivement d’autres espaces du quartier Bretagne :

  • L’ancien CCO au pied de la Tour Bretagne (1 150 m²), actuellement fermé, qui pourrait accueillir des événements de 10 à 350 personnes ;
  • Des étages de la Tour Bretagne pour des résidences d’artistes ;
  • Un nouveau Nid au dernier étage de la tour ;
  • Des bureaux sous-utilisés de la Carsat et de la Poste, via des partenariats ;
  • La préemption de locaux qui se libèrent à proximité pour les intégrer au réseau.

Ainsi, la place Bretagne et ses bâtiments environnants deviendraient un lieu d’effervescence artistique permanent, remettant la culture au centre de nos vies, dans l’espace public et ailleurs.

Un quartier chargé d’histoire

Le choix du quartier Bretagne n’est pas anodin. Au XVIIIe siècle, la place de Bretagne hébergeait jongleurs, bateleurs et autres forains. Le quartier accueillait un théâtre et l’une des principales fabriques de costumes.

Après la Seconde Guerre mondiale, les habitantes et habitants du quartier ont été progressivement repoussés vers Nantes Nord. Les grands bâtiments administratifs des Postes et de la Sécu ont été construits. Cet ancien faubourg populaire a disparu pour faire place au béton.

Réapproprions-nous la place ! Réapproprions-nous le béton !

3. Une grande fête populaire annuelle : le voyage DANS Nantes

Au-delà du CASC, la proposition inclut la création d’un festival d’une semaine, pensé comme un « voyage DANS Nantes » plutôt qu’un voyage À Nantes.

Cette grande fête populaire serait conçue et organisée par les jeunes et les associations de quartier, via les futures Maisons des Pratiques Artistiques Amateures (MPAA) – des lieux dédiés aux pratiques amateures qui existent déjà à Paris et qui ont fait leurs preuves.

Une fête pour toutes et tous

L’événement investirait massivement l’espace public avec :

  • Des scènes ouvertes sur les places de quartiers et du centre ;
  • Des concerts, bals, battles de danse, slam, rap, fanfares, sound systems ;
  • Des cantines de rue et repas partagés ;
  • Des projections en plein air, défilés, ateliers.

Il mettrait en avant toutes les cultures présentes à Nantes : bretonne, gallo, ouvrière, maghrébine, africaine, caribéenne, asiatique, étudiante, queer, des bords de Loire, avec des invitations croisées des villes jumelées.

L’isolement n’a jamais été aussi fort, en particulier chez les plus jeunes et les plus âgés. Un quart des Français se sentent régulièrement seuls. Ce n’est pas étonnant : dans nos quartiers, les lieux de sociabilité ferment. Le centre-ville de Nantes est dynamique, mais les prix s’envolent : comment sortir et se retrouver quand le moindre verre est à 5 € et les cinémas sont à 12 € ?

Cette fête serait une réponse collective à cet isolement.

Un financement par réorientation du Voyage à Nantes

Le financement proviendrait d’une réorientation partielle du budget du Voyage à Nantes vers ce nouveau dispositif.

Un comité culturel populaire, tournant et représentant toutes les catégories d’acteurs (jeunes, associations, artistes, habitants), serait créé pour distribuer une partie du budget et programmer le festival.

L’objectif : changer qui décide et qui programme. La fête serait pilotée par les jeunes et les associations de quartier, avec des MPAA comme base matérielle, et non par une direction de la communication ou une SPL touristique.

4. Simplifier l’accès à l’espace public : un guichet unique

Pour faciliter l’organisation d’événements, les propositions incluent la création d’un guichet unique de demande d’occupation des espaces publics.

Aujourd’hui, à Nantes, organiser un événement dans l’espace public relève du parcours du combattant : multiplicité des interlocuteurs, délais flous, absence de retours, inégalités entre petites structures et mastodontes déjà favorisés par leurs réseaux.

Les grands acteurs institutionnels, déjà dotés d’équipes administratives et de réseaux solides, parviennent à franchir ces obstacles sur fond de copinage. Mais les collectifs, associations de quartier et habitants se heurtent à une bureaucratie opaque.

Objectifs du guichet unique

Ce dispositif aurait pour vocation de simplifier, clarifier et démocratiser l’accès à l’espace public. Il s’agirait d’un dispositif transversal, soutenu par la mairie ou la métropole, servant d’interlocuteur unique pour toutes les demandes d’occupation.

Objectifs principaux :

  • Centraliser les démarches administratives (occupation du domaine public, autorisations de sécurité, communication avec les services techniques) ;
  • Garantir un traitement équitable entre tous les types de porteurs de projets (habitants, associations, structures professionnelles) ;
  • Accélérer les réponses et assurer une réelle transparence sur les décisions ;
  • Offrir accompagnement et ressources, plutôt que contrôle et sanctions.

Principes structurants

Le dispositif reposerait sur trois piliers :

  • Accessibilité : un site web simple, un accueil physique, des interlocuteurs dédiés et disponibles, des formulaires unifiés et compréhensibles ;
  • Équité : une charte garantissant un cadre commun où la taille de la structure ne détermine pas la légitimité du projet ;
  • Accompagnement : des conseils techniques (sécurité, logistique, environnement sonore) et un soutien à la co-construction avec les services municipaux.

5. Une vision politique de la culture

Au-delà des propositions concrètes, c’est une vision politique de la culture qui s’exprime.

Nous ne voulons pas d’une culture repoussée aux marges. Le centre-ville appartient aux habitantes et habitants de Nantes, toutes les habitantes et tous les habitants. Celles et ceux qui souhaitent vivre au centre d’une grande métropole sans vouloir l’effusion de vie qui en résulte sont ceux qui la lissent, la gentrifient, la détruisent. Ils sont libres de partir. Qu’ils laissent la vie reprendre ses droits : elle, au moins, ne désertera jamais.

Défendre la culture dans l’espace public, c’est défendre un acte politique. Elle transforme les lieux de passage en lieux de pensée, les regards indifférents en regards curieux, les rues en scènes de dialogue.

C’est refuser que la création soit confinée derrière les murs des institutions, triée par des programmes subventionnés ou validée par des soi-disant experts. La culture doit vivre là où vit le peuple : sur les trottoirs, dans les parcs, sur les façades des immeubles, au cœur des marchés.

6. Des modèles qui existent déjà

Ces propositions ne sont pas des utopies. Des modèles existent déjà :

  • Les MPAA parisiennes montrent qu’une ville peut financer des lieux dédiés aux pratiques amateures, avec mise à disposition d’espaces, accompagnement, régie, pour des publics non professionnels ;
  • Des villes comme Brest ou Toulouse mettent des studios et logiciels de création en accès libre dans leurs médiathèques ;
  • De nombreuses fêtes locales autogérées (fêtes de villages au Pays basque, festivals de quartier) fonctionnent déjà sur des logiques de bénévolat et de co-organisation avec les mairies.

Les moyens existent à Nantes, il faut les réorienter. Le budget culturel de la ville et de la métropole, aujourd’hui très concentré sur quelques équipements et sur la SPL du Voyage à Nantes, pourrait être partiellement déplacé vers les MPAA et la fête populaire sans créer de coût global exorbitant.

7. Bénéfices attendus : ce que la collectivité y gagne vraiment

Au-delà des euros budgétaires, ces propositions produiraient des bénéfices massifs qu’aucun budget municipal ne comptabilise, mais que les habitantes et habitants ressentiraient immédiatement.

Redynamisation culturelle

Une multiplication d’initiatives locales, portées par les habitantes et habitants eux-mêmes, plutôt que par quelques grandes structures institutionnelles.

Appropriation collective de l’espace public

Des lieux de rencontres, de partage, de fête, favorisant la mixité et la convivialité. C’est dans la rue, sur les places, que la culture retrouve son souffle. L’espace public est par essence celui du partage, de la rencontre, du hasard et du vivant : c’est là que l’art reprend son rôle, celui de parler à toutes et tous.

Réduction des inégalités

Un renforcement de l’accès à la culture pour les habitants des quartiers populaires, pour les jeunes, pour celles et ceux qui ne peuvent pas se payer un verre à 5 € ou un cinéma à 12 €.

Cohésion sociale et démocratie

Un renforcement du lien entre les habitantes, les habitants et la mairie, fondé sur la confiance plutôt que sur la défiance. Quand l’art s’expose dehors, il réintroduit l’imprévu dans la ville, il redonne une voix à celles et ceux qu’on n’écoute plus, il rappelle que la création n’appartient ni aux institutions ni aux élites, mais à la collectivité tout entière.

8. En résumé : une bifurcation concrète, pas une vitrine

On peut continuer comme aujourd’hui :

  • à concentrer les moyens sur quelques équipements institutionnels ;
  • à laisser le Voyage à Nantes cibler prioritairement les touristes plutôt que les habitantes et habitants ;
  • à reléguer la culture dans des temples fermés ou à la repousser aux marges.

Ou bien on peut décider qu’une mandature suffit pour changer la donne :

  • Municipaliser le marché de Feltre et y ouvrir un Centre d’Arts et Savoirs Communal, gratuit, ouvert jusqu’à 23h en semaine et 4h le week-end ;
  • Investir progressivement l’ancien CCO, des étages de la Tour Bretagne, des bureaux sous-utilisés, pour faire du quartier Bretagne un véritable quartier des arts ;
  • Créer une grande fête populaire annuelle, organisée par les jeunes et les associations de quartier, financée par une réorientation partielle du budget du Voyage à Nantes ;
  • Simplifier l’accès à l’espace public via un guichet unique, pour que les petites associations et les habitantes et habitants puissent organiser des événements sans parcours du combattant.

C’est une proposition politique structurante, à la hauteur de ce que devrait être une ville qui se veut populaire : faire en sorte que la culture soit accessible à toutes et tous, dans l’espace public, gratuitement, et qu’elle soit pensée pour les habitantes et habitants plutôt que pour les touristes.

Ces propositions posent une question centrale : à qui doit profiter la culture dans une grande métropole ?