Appel à l’unité autour de l’antifascisme, à Nantes et ailleurs
« Aucun parti ne peut accepter le compagnonnage, même lointain, de ce type d’organisation, qu’elle s’appelle La Jeune Garde, Génération identitaire ou l’Action française. »
Ces mots sont ceux d’Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste, écrits le 19 février 2026. Dans une seule phrase, le dirigeant du parti de Jaurès, de Blum, du Front populaire, place sur un même plan un collectif antifasciste, Génération identitaire (dissoute pour incitation à la haine raciale) et l’Action française, matrice de l’antisémitisme organisé en France depuis plus d’un siècle.La phrase est posée là, comme une évidence, dans un billet de blog. Comme si les mots n’avaient plus de poids. Comme si l’histoire n’avait plus de mémoire. Comme si le parti socialiste avait oublié son histoire..
Il faut mesurer la gravité de ce qui est en train de se jouer. Et il faut rappeler à la raison ceux qui en sont les artisans.
L’instrumentalisation politique d’un drame
Un jeune homme est mort à Lyon. Il s’appelait Quentin Deranque. Il avait vingt-trois ans. Nous l’avons dit, nous le répétons : rien ne justifie la mort de qui que ce soit. Nous regrettons cette mort et adressons nos condoléances à ses proches. La justice doit faire son travail, établir les faits, déterminer les responsabilités. Sur ce point, il n’y a aucune ambiguïté.
Mais il y a ce qu’on fait d’un drame. Et ce qu’on en fait dit tout de ce que nous sommes devenus.
Quentin Deranque était un militant d’extrême droite. Il a milité au sein de l’Action française. Il a cofondé en 2025 un groupuscule néofasciste, Les Allobroges, et participé au réseau nationaliste-révolutionnaire Audace, issu du Bastion social — dissout en Conseil des ministres en 2019 pour provocation à des manifestations armées et appel à la haine. Ce sont des faits. Ils ne diminuent en rien la gravité de sa mort. Mais les taire, c’est falsifier le réel.
Et depuis une semaine, la falsification tourne à plein régime. L’extrême droite défile dans les rues de nos villes, de Nantes à Paris, en cortèges funèbres qui sont des démonstrations de force. Des permanences de la France insoumise sont attaquées, saccagées — à Paris, Rouen, Metz, Castres, Bordeaux, Lille, Montpellier, Toulouse. Des alertes à la bombe visent le siège de LFI. Des menaces de mort circulent. Le gouvernement instrumentalise. L’extrême droite exulte. Et une partie de la gauche, au lieu de faire barrage, tire sur ses alliés d’hier.
L’extrême droite tue. L’antifascisme résiste. Il n’y a pas de symétrie.
Il faut reprendre les choses à la racine, parce que l’époque l’exige.
L’extrême droite a un projet politique qui organise la hiérarchie des êtres humains, qui légitime la violence contre les minorités de genre, les homosexuels, qui détruit les libertés syndicales, les droits des femmes, la liberté de la presse, l’indépendance de la justice. L’extrême droite tue encore — pas dans les livres d’histoire, pas dans les musées, mais dans nos rues, dans notre pays, maintenant.
Les chiffres existent, pour qui veut les regarder en face. Les chercheurs Nicolas Lebourg et Marion Jacquet-Vaillant ont recensé 423 faits de violence d’extrême droite entre 2017 et 2025 — une cinquantaine d’actions violentes par an, en nette accélération. Rien qu’à Lyon, Rue89 a documenté 102 attaques, agressions et actes haineux de l’extrême droite radicale entre 2010 et 2025 : passages à tabac de militants de gauche, attaques contre des librairies, des locaux du PCF, des radios associatives, des bars, des personnes racisées, des personnes LGBTI. Soixante-dix pour cent de ces violences sont restées sans aucune réponse pénale ou policière. Quinze ans de terreur. Quinze ans d’impunité. Et quand les antifascistes s’organisent pour ne pas subir cette violence, c’est eux qu’on criminalise.
La sociologue Isabelle Sommier le rappelle froidement : depuis 1986, sur les morts à caractère idéologique en France, 90 % ont été le fait de l’extrême droite. Si la mort de Quentin Deranque est confirmée comme ayant des motifs politiques, ce serait la première victime de l’extrême gauche depuis les attentats d’Action directe dans les années 1980. Pendant ce temps, l’extrême droite a tué sept personnes depuis 2022 pour des raisons idéologiques. Où étaient les minutes de silence ? Où étaient les défilés nationaux ? Où étaient les tribunes indignées d’Olivier Faure et de Raphaël Glucksmann ?
L’antifascisme n’est pas le symétrique du fascisme. Il en est la réponse. L’antifascisme, c’est ce qui a armé les résistants contre Vichy. C’est ce qui a fondé le programme du Conseil national de la Résistance. C’est le camp de Jaurès, assassiné par un nationaliste. C’est le camp de Léon Blum, lynché en pleine rue par des militants de l’Action française. C’est le camp de Clément Méric, dix-huit ans, étudiant, militant antifasciste, tué à coups de poing américain par des skinheads en 2013. L’antifascisme n’est pas un groupuscule. C’est un héritage, c’est une boussole, et ceux qui la brisent ne savent pas — ou feignent d’ignorer — où ils nous conduisent.
Mettre un signe égal entre le fascisme et l’antifascisme, c’est accomplir très exactement le travail de l’extrême droite : faire passer les agresseurs pour des victimes et les résistants pour des menaces. C’est la première étape de la capitulation. Et c’est ce que fait aujourd’hui le Parti socialiste.
Quand le vent souffle fort, on voit ceux qui plient…
Le 16 février, François Hollande ouvre le bal sur BFMTV : « La relation avec LFI est terminée, elle est rompue. » L’ancien président qualifie la France insoumise d’« extrême gauche » et exclut toute alliance, y compris au second tour. Voilà donc celui qui avait promis d’affronter la finance et qui aura finalement appliqué une politique néolibérale, désorientant durablement l’électorat du PS et contribuant à jeter des milliers de déçus dans les bras de l’extrême droite, qui vient aujourd’hui distribuer les brevets de respectabilité républicaine. Monsieur Hollande, quand le Rassemblement national s’installait comme première force politique du pays sous votre quinquennat, que faisiez-vous ?
Le 19 février, Olivier Faure prend le relais. Dans la même phrase, il cite la Jeune Garde, Génération identitaire et l’Action française. Ce n’est pas une maladresse : c’est une équivalence. Mettre antifascistes et fascistes dans la même balance, c’est offrir à l’extrême droite ce qu’elle réclame depuis toujours — la banalisation de ses idées et la criminalisation de ses adversaires. Monsieur Faure, avez-vous oublié qui a assassiné Jaurès ? Avez-vous oublié ce que l’Action française a fait subir à Léon Blum ?
Le 16 février également, sur RTL, Raphaël Glucksmann juge « impensable » toute ambiguïté vis-à-vis d’une alliance avec LFI et dénonce une « brutalisation du débat public » imputée à la gauche radicale. Mais quand des permanences sont attaquées, quand des élus sont menacés, la brutalisation change soudain de visage. Monsieur Glucksmann, la violence politique ne vous inquiète-t-elle que lorsqu’elle vient de ceux qui résistent ?
Ainsi va le tableau : pendant que l’extrême droite parade et intimide, certains responsables dits « socialistes » choisissent de tirer sur l’antifascisme. Le plus troublant est qu’un homme comme Dominique de Villepin, qui n’a rien d’un insoumis, aura su rappeler qu’on ne combat pas une force politique par l’anathème et la diabolisation permanente. Quand un ancien Premier ministre de droite se montre plus soucieux du pluralisme démocratique que ceux qui se réclament de la gauche, il y a de quoi s’interroger.
… et ceux qui tiennent.
Nous apportons notre soutien plein et entier à la France insoumise, qui fait l’objet depuis une semaine de la plus violente cabale politique que la gauche ait connue depuis des décennies. Quand des permanences sont attaquées, quand des alertes à la bombe visent un siège de parti, quand des élus reçoivent des menaces de mort — le minimum, pour quiconque se réclame de la gauche, est de se tenir debout aux côtés de ceux qui sont visés. Pas de chercher dans quel recoin de l’histoire on pourrait se planquer pour ne pas avoir à choisir.
Nous sommes dans le camp de l’antifascisme avec toutes celles et ceux qui luttent contre l’extrême droite — dans les syndicats, dans les associations, dans les collectifs, dans les quartiers, dans les facs, dans les rues. Ceux et celles-là n’attendent pas que l’extrême droite soit au pouvoir pour réagir. Ils et elles savent que c’est avant qu’il faut agir. Ils savent que la complaisance est la mère de la capitulation. Nous méritons mieux que d’être traités en ennemis par ceux-là mêmes qui devraient être à notre côté.
Nantes : quand l’espace public parle
C’est dans ce contexte que nous agissons aujourd’hui à Nantes.
Le 4 février, à l’occasion de la commémoration de la première abolition de l’esclavage de 1794, Nantes Populaire a apposé une plaque sur le socle de la statue de Villebois-Mareuil, place de la Bourse, pour dire aux passants qui était réellement cette figure honorée au cœur de notre ville. Aujourd’hui, nous avons recouvert cette statue d’un drap ensanglanté pour la soustraire symboliquement de l’espace public.
Qui est Villebois-Mareuil ? Un officier de l’armée coloniale, qui a fait l’essentiel de sa carrière en Afrique du Nord avant de mourir en combattant aux côtés des colons boers en Afrique du Sud — des colons qui ont dépossédé, déplacé et massacré des populations africaines pour imposer un ordre racial. En France, il se rapproche des idées de Charles Maurras et devient l’une des figures intellectuelles associées aux origines de l’Action française — ce mouvement monarchiste, nationaliste et antisémite qui structure l’extrême droite française depuis plus d’un siècle. Ce même mouvement dont Quentin Deranque était membre. Ce même mouvement qu’Olivier Faure cite dans sa phrase, en le mettant sur un pied d’égalité avec l’antifascisme.
Le drap ensanglanté dit ce que le socle de la statue tait : des violences coloniales, des peuples écrasés, des idéologies d’exclusion dont les héritières sont toujours actives. Maintenir cette statue au cœur de Nantes sans contexte, sans débat, c’est inscrire dans la pierre une tradition politique antisémite, raciste et nationaliste. Dans un moment où l’Action française revient sous les projecteurs, où l’extrême droite redevient fréquentable, où l’antifascisme est criminalisé — ce n’est pas un détail patrimonial. C’est un acte politique. Et le maintenir en est un autre.
Nous demandons que cette statue soit retirée et placée dans un lieu muséal — au Château des ducs de Bretagne, dans une section consacrée à l’histoire coloniale ou dans le musée de l’esclavage et des colonisations que nous voulons ouvrir à Nantes — où elle sera expliquée et contextualisée. Et qu’à sa place soit érigée une figure de la Résistance : Marcelle Baron, militante communiste nantaise, torturée par la Gestapo, déportée à Ravensbrück. Parce que l’espace public n’est jamais neutre. Il dit qui nous choisissons d’honorer. Et Nantes doit choisir.
Militant-es du Parti Socialiste : ressaisissez-vous, maintenez-vous dans le camp de l’antifascisme
Chaque fois qu’un responsable de gauche reprend à son compte la grille de lecture de l’extrême droite, il rend le fascisme plus acceptable, plus banal, plus possible. Il ouvre une porte. Il élargit une brèche. Il affaiblit les derniers remparts.
« Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste. Quand ils sont venus chercher les Juifs, je n’ai rien dit, je n’étais pas juif.
Puis, ils sont venus me chercher. Et il ne restait personne pour protester. » — Martin Niemöller
Dites quelque chose. Ressaisissez-vous. Ne comprenez-vous pas que vous serez les prochains à passer derrière le cordon sanitaire. L’extrême droite et ceux qui grossissent ses rangs ne feront pas la différence. Il suffit de regarder outre-atlantique.
Le vent souffle fort. Il soufflera plus fort encore. Nous appelons l’ensemble de la gauche sociale et politique à construire maintenant une réponse antifasciste unitaire. Parce que dans un monde où les repères vacillent, la mémoire n’est pas un luxe. C’est une boussole. C’est elle qui nous donne la force de résister — ensemble.
Il est encore temps de se ressaisir.
Nantes populaire !
